Dundee "ÉTOILE POLAIRE"

                                                        2 septembre 1918

 

En 1918, pour la pêche au thon, les voiliers se concentrent en convoi à Groix ou à Concarneau. C'est ainsi que le 23 août 1918, le 3ème convoi de l'année, une quarantaine de thoniers en majorité groisillons, appareille de Port-Tudy. Douze de ces thoniers sont armés d'une pièce de 47 ou de 57, servies par les pêcheurs qui ignorent presque tout du canonnage. Deux garde-pêches à voiles, la "Calypso" armée d'un canon de 75 mm et le "Général Lyautey" qui porte un canon de 66 mm et un tube lance-torpille vont escorter le convoi ainsi qu'un petit cargo; la "Jeanne et Geneviève" armé de deux 75 et d'un 47...

 

Les premiers jours, la flottille reste groupée mais le 27 en pleine brume, l'amiral de pêche, le "Magellan" G 869 (commandé par Joseph TONNERRE °1867, veuf de Maria GUBÉRIC) change de route imité de proche en proche par ses voisins. Lorsque la brume se lève, l'escorteur "Jeanne et Geneviève" non prévenu du changement de cap et ayant continué sa route, suivi de 3 thoniers, est hors de vue. Le convoi a perdu l'élément le plus efficace de sa protection.

dundee le "Marseillaise" construit en 1907 aux Sables d'Olonne, armateur Théodore YVON

 

Le 1er septembre, la flottille ayant terminé sa pêche fait voile vers Groix. En l'absence du "Jeanne et Geneviève", le maître Guéguen qui commande la "Calypso" prend la tête du convoi et le tient en bon ordre. Vers 20 heures, le garde-pêche aperçoit, par babord avant, un grand sous-marin allemand en surface (U53); il prescrit aux dundees non armés de canons de tirer de bord et soutenu par le "Général Lyautey" et le "Magellan", se porte vers l'ennemi ; les trois dundees ouvrent le feu. Le pointeau de la ''Calypso" encadre le but; le sous-marin devant cette menace, plonge. Le 2 au matin, quand la brume se dissipe, sept thoniers qui s'étaient attardés à pêcher la veille et n'avaient pas rejoint le convoi pendant la nuit sont isolés très loin sur l'arrière en deux groupes de quatre et trois voiliers.

 

 

 

Le sous-marin (U53) qui a gardé le contact n'attendait que l'occasion de rencontrer des isolés et vers 5 heures ouvre le feu sur le groupe de 4 bateaux : "Hirondelle", "Etoile Polaire", "L'Ami de Dieu" et "Nicolazic" dont trois (?) sont armés de canons.

 

Le premier visé est l'"Ami de Dieu". Deux obus le rate, mais le 3ème détruit la mature, avant même d'avoir pu ouvrir le feu. "L'Ami de Dieu", dundee construit au Palais (Belle-Ile) en 1915, de 45 tx, immatriculé à Lorient, L 1509, et dont le patron est Adolphe JOUANNO, mle Lorient / 3620, est touché et son équipage doit l'abandonner en embarquant sur le "youyou" de sauvetage. le sous-marin, l'aborde. L'équipage se hisse sur celui-ci puis un sous-officier allemand embarque sur le "youyou" avec la patron. Il pose des explosifs à l'avant du navire et le fait exploser. "L'Ami de Dieu" coule instantanément.

 

C'est ensuite le tour de "L'Hirondelle", immatriculé à Auray, A 2028, dundee de 38 tx construit à , dont l'armateur est Jean Marie BOZEC, d'Étel. Le patron et un matelot qui servent un canon de 57, sont tués avant d'avoir pu tirer. "L'Hirondelle" touchée, coule. Il emmène avec lui, son patron, Jean Marie LE MINGNANT né le 06/06/1881 (37 ans) à Etel (Morbihan), matelot gabier n° mle 2446 et un matelot Joseph LE LOUER, tous deux disparus dans le naufrage du 2 septembre 1918.

* Jean Marie LE MIGNANT né le 06 juin 1881 (37 ans) à Etel (Morbihan), fils de Louis Marie LE MIGNANT, né le 15 décembre 1845 à Loix (Charente-Inférieure – aujourd’hui Charente-Maritime –), marin, et de Jeanne Marie EZANNO, née le 31 octobre 1853 à Belz (Morbihan), « ménagère » ; époux ayant contracté mariage dans cette commune, le 24 mai 1880, époux de Félicie Jeanne Marie LE BRIS, avec laquelle il avait contracté mariage à Étel, le 1er juin 1909. Jugement déclaratif de décès 13 août 1919 à Lorient. Son nom est inscrit sur le monument aux morts d'Étel (56) avec la date de son décès.

 

* Joseph Marie LE LOUER, né le 24 avril 1870 (48 ans) à Brech (Morbihan), fils de de Marie Josèphe LE LOUER, époux de Marie Joséphine LE BIHAN. °1872, mariés à Belz le 1 juin 1897. Son nom est inscrit sur le monument aux morts de Belz (56) sans autres explications.

 

La victime suivante sera "Le Nicolazic", dont le nom rappelle le paysan  l'origine du miracle de Sainte Anne d'Auray, dundee de 42 tx, immatriculé à Auray A 2039, propriété de Joseph LE GAL, de Larmor en BELZ, et dont le patron était Alexandre GUILLEVIC, mle Auray / 2436. Il n'a pu manœuvrer faute de vent pour avoir sa pièce battante, le voilier est achevé par deux coups au but et s'engloutit.

 

 

 Sur "L'Etoile Polaire", le patron Adrien TRISTANT fait front et ouvre le feu mais le dundee touché durement doit être abandonné; le patron Tristan, la cuisse sectionnée est mortellement blessé. Faisant route cap à l'Est, l'Allemand espère trouver d'autres isolés et tombe sur le convoi encalminé. Sa proie est belle mais le maître Guéguen veille et à 8500 m son 75 ouvre le feu. Le "Général Lyautey" l'imite et bien que la distance rende leur tir peu dangereux , l'amiral de pêche sur le "Magellan" et les thoniers arrêtés les plus proches se joignent à eux. Pour dérégler le tir; le sous-marin émet un nuage de fumée et navigue en zig-zag; après une heure et demie de canonnade, il en a assez, cesse le feu et disparaît après avoir atteint le thonier "Pierre et Jeanne" qui sera le seul bateau du convoi a avoir été coulé dans cet engagement. Le garde-pêche "Calypso" et le "Général Lyautey" par leur attitude résolue ont sauvé la partie de la flottille restée bien groupée.

 

 

"Étoile-Polaire"  est un dundee de pêche groisillon de 50 tx, construit en 1911 et immatriculé G. 1072. Canonné puis coulé le 2 septembre 1918 au moyen d’une charge explosive par le sous-marin allemand U-53 (Kapitänleutnant Otto von SCHRADER) à 176 milles dans le S. 77 W. de Penmarc’h. Ambroise Adrien TRISTANT, son patron, fut tué lors de l’engagement.

 

Lors de sa mise à flot, en étaient copropriétaires

― Pour 7/16e, Aimé Alexandre DAVIGO, marin pêcheur, époux de Philomène NÉRO, domicilié au Bourg de Groix (Île de Groix) ;

― Pour 7/16e, Armand JÉGO, industriel, domicilié à Port-Lay (Île de Groix) ;

― Pour 2/16e, Ambroise Adrien TRISTANT, domicilié à Kermunition (Île de Groix).

 

En 1914, la copropriété du dundee se répartissait comme suit :

― Pour 6/16e, Ambroise Adrien TRISTANT, précité ;

― Pour 5/16e, Aimé Alexandre DAVIGO, précité ;

― Pour 5/16e, Armand JÉGO précité (op. cit., p. 101).

 

Après-guerre, l’indemnité totale pour dommages de guerre à allouer aux copropriétaires fut définitivement arrêtée à la somme de 149.500 F, soit 133.500 F pour la perte du navire et 16.000 F pour la valeur de sa pêche (op. cit., p. 184).

L’Étoile-Polaire fut remplacée par l’Ambroise-Adrien, dundee construit en 1922 et immatriculé G. 1426, puis L.G.X. 3109

 

L'équipage, lors de cette journée funeste, était composé de :

 

* Ambroise Adrien TRISTAN, matelot de 3ème classe sans spécialité, pour la marine militaire, mais patron et aussi co-propriétaire du dundee, 36 ans, né le 27 avril 1882 à Groix dans le village de Moustéro, fils de Pierre °1841 et de Jeanne EVEN °1846, veuf de Marie Ange BARON, dcd en 1909 et époux de  Maria ADAM °1880, mariés en juin 1913, résidant à Groix dans le village de Ker Port Lay, inscrit définitif au registre des gens de mer du quartier de Groix, sous le matricule 1120.

Il décède suites à ses blessures et à la suite des échanges d'artillerie le 2 septembre 1918.

 

Il fera l’objet d’une citation à l'ordre de l'Armée, publié au Journal officiel du 16 octobre 1920 :

" Patron du dundee ETOILE POLAIRE, le 2 septembre 1918, a dirigé avec le plus grand courage une lutte inégale au canon contre un sous-marin ennemi mieux armé. Est tombé mortellement frappé à son poste, alors qu'il dirigeait l'évacuation de son navire."

 

Il sera honoré de la Médaille militaire à titre posthume, publié au Journal officiel du 7 décembre 1920

 

Ambroise Adrien TRISTANT à l'époque de son premier mariage (1908)

 

J.O. 16 octobre 1920

 

Un jugement déclaratif de décès sera prononcé le 2 octobre 1918 transcrit le sur les registres d'état-civil de Groix le 9 octobre 1918 (voir ci-dessous) et Ambroise Adrien TRISTANT bénéficiera de la mention "Mort pour la France" aposée sur son acte de décès. Son nom sera gravé sur le monument aux Morts de Groix ainsi que surla plaque mémorielle de l'Église (voir ci-contre) >>>

 

J.O. du 7 décembre 1920

 

Ambroise Adrien TRISTANT est inhumé à Plymouth (G.B.)

 


 

Le reste de l'équipage de "Étoile Polaire":

 

* Jacques TRISTANT, matelot, le 18 juin 1876 (42 ans en août 1918) à Groix dans le village de Moustéro, fils de Pierre °1841 et de Jeanne EVEN °1846, frère du précédent, époux de Marie Radégonde LE POGAM °1878, mariés le 22 octobre 1901 à Groix, résidant dans le village de Quelhuit, inscrit définitif au registre des gens de mer du quartier de Groix, sous le matricule 623 .

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* Jean Marie QUÉRÉ, matelot, 52 ans en août 1918, né le 24 mars 1866 à Groix, dans le village de Quelhuit, fils de Jean Marie °1831 et de Marie Anne CAUDAL °1832, époux de Marie Anne CALLOCH ° 1860, une jeune veuve groisillonne née en 1860 et mariés en mars 1889, résidant dans le village de Kerdurand, inscrit définitif au registre des gens de mer du quartier de Groix, sous le matricule 867.

 

* Laurent SIMON, matelot léger ?, Groix

 

* Joseph Marie TRISTANT, mousse, 15 an , né le 23 août 1902, à Groix dans le village de Quelhuit, fils de Jacques, ci-dessus et de Marie Radégonde LE POGAM, résidant à Quelhuit, inscrit provisoire au registre des gens de mer du quartier de Groix, sous le matricule ?

 

* Charles COLIN, canonnier, mle 2185 / Les Sables d'Olonne ?

 

 

 

Les Faits en détail, selon la commission d'enquête

 

" Le 23 août 1918, un convoi de bateaux thoniers appareillait de l'île de Groix pour se rendre sur les lieux de pêche, à 200 milles au large. Il se composait de 40 dundees, dont 12 étaient armés, chacun d'un canon de 47 ou de 57 mm. Parmi ces 40 bâtiments, on comptait deux patrouilleurs à voiles, le "Général-Liautey" armé d'un tube lance-torpille et d'un canon de 75 mm, et le "Calypso", armé d'un canon de 75 mm. Ces deux bâtiments réquisitionnés, étaient montés par des marins militaires. Enfin le convoi était sous la garde d'un patrouilleur à vapeur, le "Jeanne-et-Geneviève".     >>>>>

 

Dans la nuit du 27 au 28, par petite brume, 3 thoniers, qui étaient sous le vent avec le patrouilleur "Jeanne-et-Geneviève", perdirent le convoi. Au jour, les 37 autres bâtiments se trouvèrent groupés autour de l'amiral de pêche, le "Magellan" (patron Joseph Tonnerre), armé, et qui avait reçu les ordres de route (cet amiral désigné par l'administrateur de l'Inscription maritime, d'accord avec les patrons).

 

La pêche se fit sans incident.

 

Le 1er septembre, la pêche étant terminée, l'amiral, sans signal, fit route vers la terre. Le convoi suivait tant bien que mal, assez dispersé.  En dehors du groupe principal du convoi, 4 thoniers, l'Ami-de-Dieu, le Nicolazic, l'Etoile-Polaire et l'Hirondelle, les trois derniers armés, ayant commencé le mouvement un peu plus tard, se trouvaient sensiblement sous ventés. A la fin de la journée, le convoi n'essaya pas de se rapprocher des 4 bâtiments isolés. La brise N.-N.-E. était faible, tombant de plus en plus avec le jour. Vers 20 h, l'Ami-de-Dieu aperçut des lueurs d'artillerie du côté du convoi. Le calme s'était fait. Un peu avant minuit, la brise se leva du N.-E. pour mollir de nouveau à la pointe du jour. A ce moment, la situation était la même; les 4 thoniers isolés étaient groupés à 3 ou 4 milles dans le sud du gros du convoi.

 

Vers 5 heures, au petit jour, un projectile tombait près de l'Ami-de-Dieu: un sous-marin se dirigeant en surface, à petite vitesse, vers le dundee était en vue à 1500 mètres dans l'ouest. Un second coup manqua également le bâtiment, mais un troisième abattit la mâture. Le patron de l'Ami-de-Dieu constatant que le tir était bien réglé, et n'ayant aucun moyen de se défendre, embarqua avec son équipage (4 hommes et un mousse) dans l'embarcation du bord. Le sous-marin continua mettant le cap successivement sur chacun des thoniers voisins, les canonnant l'un après l'autre, jusqu'à leur évacuation. Quatre coups ont ainsi été tirés sur le Nicolazic, puis sur l'Hirondelle, enfin sur l'Etoile-Polaire. Ce dernier bâtiment paraît seul avoir riposté, sans aucun résultat d'ailleurs. "

Rapport de la Commission d'enquête

 

" Sur l'Etoile-Polaire, le patron avait rappelé aux postes de combat et tandis que lui et l'aide-canonnier pointeur servaient la pièce, les autres hommes de l'équipage commençaient à mettre l'embarcation à la mer. Dès que l'Ami-de-Dieu est évacué, le sous-marin a ouvert le feu sur l'Etoile-Polaire qui répond par 4 coups de 57 qui tombent court, le 3ème coup tiré par le sous-marin touche l'Etoile-Polaire un peu au-dessus de la flottaison par le travers du banc de quart, sans blesser personne. L'équipage qui depuis le début de l'action pressait vivement le patron d'évacuer le bâtiment insiste encore davantage; de guerre lasse, le patron cède et embarque dans le youyou. A ce moment, un obus qui tombe long, a touché le youyou, éclate et blesse grièvement à la cuisse et au bas-ventre, lui arrachant la cuisse presque totalement, Ambroise Adrien TRISTANT, le patron qui débordait l'embarcation; cette dernière pousse en mettant un signal blanc au bout d'un aviron.

 

 

Le sous-marin (U 53) accoste Etoile-Polaire et se faisant aider par les équipages qu'il a hélés, il démonte et embarque à son bord la pièce de 57 avec quelques cartouches et s'empare d'un des deux fusils, puis il coule le bâtiment au moyen de bombes. Les deux autres thoniers (Nicolazic et Hirondelle) sont coulés au canon.

 

Le sous-marin fait route alors sur le gros du convoi et engage à bonne distance le combat au canon avec lui. Un destroyer anglais, puis des patrouilleurs arrivant sur les lieux le forcent à plonger, et recueillent les survivants. "

Notes de l'officier de Marine de l'A.M.B.C.

 

" Le vent hélant l'est, le convoi laissait porter, lorsque, vers 10 heures, on aperçut une fumée dans l'ouest, vers laquelle le convoi se dirigea. C'était un destroyer anglais "Liberty" faisant partie d'une flottille de patrouille. A sa vue le sous-marin plongea; vingt minutes plus tard, les équipages naufragés étaient recueillis; il manquait à l'appel le patron (Ambroise TRISTANT) de l'Etoile-Polaire, le patron (Jean Marie LE MIGNANT) et un homme (Joseph Marie LE LOUER) de l'Hirondelle.

 

Le 5, les équipages étaient débarqués à Plymouth. "

Rapport de la Commission d'enquête S.H.M., dossier du 21 septembre 1918.

 

 

On peut lire les rapports détaillés des différents patrons sur cette page >>>>>>.   https://forum.pages14-18.com/viewtopic.php?t=44524

 

 

Après-guerre, l’indemnité totale pour dommages de guerre à allouer aux copropriétaires fut définitivement arrêtée à la somme de 149.500 F, soit 133.500 F pour la perte du navire et 16.000 F pour la valeur de sa pêche.

 

L’Étoile-Polaire fut remplacée par l’"Ambroise-Adrien", dundee construit en 1922 et immatriculé G. 1426, puis  L.G.X. 3109 .

 

La méthode des convois ayant prouvé son efficacité quelques jours plus tard, un quatrième convoi sera organisé sans difficulté, et plus de trente dundees, dont 10 armés, seront présents à Groix; leur pêche s'effectuera sans qu'il n'en coûte ni homme ni bateau."

 

 

Le U. 53 fait partie des Mittel U; série U51 à U56, construit chez Germaniawerft à Kiel, il a été lancé le 1er février 1916,et est terminé la même année.

Ses caractéristiques: en surface/en plongée  déplacement 712 / 902 tonnes

dimensions L. 53 m, l. 6,4 m;tirant d'eau 3,95 m

moteurs diesel/électriques;puissance 2 400/ 1 200 cv vitesse 17 / 9 noeuds

armement: 4 tubes lance torpilles (2 à l'avant et 2 à l'arrière) 2 canons de 88 mm; ou selon d'autres sources; 1 canon de 105mm et 1 canon de 88 mm

 

 

 

Il se rendra le 1er décembre 1918 et sera démoli en 1922 à Swansea